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Simple Habits for Complex Times : quand les bons réflexes deviennent des angles morts

25 septembre 2020·Mis à jour le 18 avril 2026·8 min de lecture·Romain

Il y a quelque chose d'inconfortable dans ce livre. Pas parce qu'il est difficile à lire, il ne l'est pas. Mais parce qu'il pointe vers un problème qu'on préférerait ignorer : nos réflexes de décision ont été formés dans un monde qui ressemble de moins en moins à celui d'aujourd'hui.

Jennifer Garvey Berger et Keith Johnston partent de là. Leur livre, Simple Habits for Complex Times, ne dit pas que les dirigeants font mal leur travail. Il dit que les outils qu'on leur a donnés, ceux qu'ils ont intégrés, ont été conçus pour un environnement plus stable. Et que cet environnement n'existe plus vraiment.

Ce constat mérite qu'on s'y attarde.

Le passé comme boussole — et ses limites

On a appris à décider en regardant ce qui avait marché avant. C'est rationnel, c'est économique cognitivement, et pendant longtemps ça fonctionnait assez bien.

Le problème, c'est quand le présent ressemble de moins en moins au passé. Les auteurs utilisent le terme VUCA (volatile, incertain, complexe, ambigu) pour nommer ce contexte. Ce n'est pas un concept nouveau, mais l'illustration qu'ils donnent est frappante : il y a 500 ans, une poignée de métiers étaient disponibles. Aujourd'hui, choisir une filière d'études signifie anticiper une carrière qui n'existe peut-être pas encore. Le raisonnement par analogie avec le passé ne tient plus aussi bien.

Ce glissement change quelque chose de fondamental : ce ne sont plus les bonnes réponses qui manquent. C'est la qualité des questions qu'on pose.

Trois habitudes mentales à développer

Le coeur du livre tient en trois pratiques. Elles semblent simples formulées ainsi — elles sont difficiles à tenir dans le quotidien.

La première, c'est d'élargir le champ des questions. Quand quelque chose tourne mal, l'instinct est de demander "que s'est-il passé ?" Le glissement proposé : "qu'est-ce qui aurait pu se passer d'autre ?" ou "quelles conditions ont rendu cela possible ?" Ce n'est pas un jeu rhétorique. C'est ce qui permet de sortir de l'analyse par cause unique pour aller vers une compréhension des systèmes.

La deuxième, c'est de chercher délibérément d'autres points de vue. On fait confiance à ce qui nous est familier — les personnes qui pensent comme nous, les approches qu'on a déjà utilisées. Dans un système complexe, cette familiarité peut être un angle mort autant qu'un appui. La diversité de perspective n'est pas un impératif moral à gérer, c'est une ressource analytique.

La troisième, c'est la pensée systémique : voir le monde comme une toile d'interdépendances plutôt qu'une série de causes et d'effets linéaires. Une décision prise ici peut avoir des effets là où on ne l'attend pas. Ce mode de pensée ne vient pas spontanément. Il se développe.

Ces trois habitudes ne sont pas des techniques. Ce sont des postures. Et c'est plus long à changer qu'une méthode.

Planifier sans prédire

Une des parties les plus utiles du livre concerne la planification en contexte incertain.

Un plan fixe dans un environnement qui change vite, c'est une fausse sécurité. Il donne l'impression de maîtrise sans en offrir vraiment les conditions. L'alternative proposée : garder une direction claire et expérimenter les chemins pour y arriver.

Concrètement, ça veut dire préférer des objectifs formulés comme des directions plutôt que des cibles précises. Et créer des espaces d'expérimentation délimités, avec des critères clairs et un périmètre défini, plutôt que de lancer des plans d'action complets dont on attend qu'ils se déroulent comme prévu.

Il y a une formulation dans le livre que je retiens : "la clarté est un objectif de communication essentiel, et tu peux être clair sur ta direction même si tu ne peux pas être clair sur ta destination." C'est une distinction que j'utilise souvent quand les gens confondent ambiguïté sur les moyens et ambiguïté sur le sens.

Les biais qui compliquent tout ça

Les auteurs abordent les biais cognitifs dans la prise de décision, et c'est la partie que je trouve la plus directement applicable au quotidien.

Trois reviennent particulièrement. Le biais de confirmation : on perçoit plus facilement ce qui confirme ce qu'on croit déjà. L'attraction pour le familier : on fait plus confiance aux personnes et aux solutions qu'on connaît. L'attribution de valeur : quand quelque chose rate, on cherche un coupable individuel plutôt que d'examiner le système qui a rendu cet échec possible.

Ces biais ne disparaissent pas avec la prise de conscience. Mais ils peuvent être partiellement contrebalancés. La façon la plus simple : inclure délibérément des perspectives différentes dans l'analyse d'un problème. Ce n'est pas une garantie, mais c'est une friction utile.

La limite à avoir en tête

Ce livre s'adresse principalement aux leaders d'organisations. La plupart des exemples viennent de contextes corporate ou institutionnels — des dirigeants qui gèrent des équipes, des transformations, des réorganisations.

Si vous construisez quelque chose de plus petit, seul ou en petite équipe, certains chapitres demandent une translation. Les concepts sont valides, mais leur application dans un contexte solopreneur ou de petite structure n'est pas toujours directe. La section sur le feedback bidirectionnel, par exemple, suppose une organisation avec plusieurs niveaux hiérarchiques. Elle reste utile comme cadre de pensée, moins comme protocole à appliquer tel quel.

Verdict

Utile pour quiconque navigue dans un environnement qui change vite et commence à sentir que ses anciens réflexes produisent des résultats moins prévisibles. Ce n'est pas un manuel de management classique — c'est davantage une invitation à revoir la façon dont on pense le leadership, la décision et le changement.

Les concepts ne sont pas tous nouveaux. Ce que le livre fait bien, c'est les rendre actionnables et les connecter entre eux de façon cohérente. La partie sur les biais cognitifs et celle sur la planification expérimentale valent à elles seules la lecture.

Simple Habits for Complex Times, Jennifer Garvey Berger et Keith Johnston

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